Parlons… du “burkini”

A moins que vous n’ayez vécu en ermite ces derniers temps, vous avez forcément entendu parler de l’interdiction du port du « burkini » dans certaines communes de France. Une interdiction qui a suscité de vives réactions de toutes parts, qu’elles soient en sa faveur ou en désaccord total avec elle. Sans doute peut-on considérer qu’à ce sujet, trop d’articles sont déjà parus et qu’il a déjà été fait usage de tous les arguments possibles et imaginables. Néanmoins, parmi tous les avis dont j’ai pu faire la lecture, il m’a manqué l’exposition d’un point de vue essentiel à mon sens.

La France est bien connue de par le monde pour le triptyque de sa devise « Liberté, Egalité, Fraternité ». Être libre, c’est n’être soumis à aucune pression extérieur. Être égal à l’autre, c’est n’être ni considéré comme meilleur ni comme moins bon, c’est avoir les mêmes privilèges et les mêmes contraintes, sans distinction. Et être fraternel, c’est avoir le sentiment de solidarité avec tous les autres membres d’une même famille et, en l’occurrence, d’une même société de citoyens. Ainsi, sans remettre en question mon respect pour ces trois grandes valeurs républicaines, je me sens obligée de réagir face au danger de détournement ou même de perte totale de signification qu’elles subissent au regard de l’actualité.

Les nouvelles
Rapide résumé des faits pour resituer le contexte et pour tous nos amis effectivement ermites : Tout commence début août lorsque le parc aquatique Speedwater à Pennes-Mirabeau dans les Bouches-du-Rhône annonce qu’il n’autorisera pas sa privatisation pour un évènement « burkini only ». Le maire de la commune avait d’ailleurs préconisé quelques jours plus tôt l’interdiction de l’évènement qu’il considérait comme « une provocation (…) dans le contexte actuel » ainsi que du « communautarisme pur et dur » (propos rapportés par Le Parisien).

L’histoire ne s’arrête pas là et ce qui aurait pu se limiter à un incident isolé a rapidement pris des proportions inimaginables. Ainsi, un arrêté municipal interdisant le port de vêtements à caractère religieux sur les plages est pris par le maire de Cannes et rendu public le 11 août. La raison principale ? Le burkini étant « une tenue de plage manifestant de manière ostentatoire une appartenance religieuse », il « est de nature à créer des risques de troubles à l’ordre public (…) qu’il est nécessaire de prévenir » dans un contexte où « la France et les lieux de culte religieux sont actuellement la cible d’attaques terroristes ».

L’histoire atteint son paroxysme lorsque le maire de Sisco en Haute-Corse décide  à son tour le 15 août dernier de prendre un arrêté d’interdiction de port du burkini sur les plages de la commune.  Cette décision fait notamment suite à une violente rixe survenue entre des personnes de confession musulmane, qui avaient été prises en photo par des touristes sur la plage, et des locaux qui se trouvaient également là.

Depuis, les arrêtés pleuvent et ce sont aujourd’hui à peu près une trentaine de communes, de la Corse au Pas-de-Calais en passant par la Côte d’Azur et l’Aude, qui interdissent le port de « tenue manifestant de manière ostentatoire une appartenance religieuse » (extrait de l’article 1 de l’arrêté pris à Beaulieu-sur-mer le 17 août) voire même « de tenues de bain ne laissant paraître que les mains, les pieds et le visage » (extrait de l’arrêté pris à Cassis le 22 août). D’avis qu’avec ces arrêtés il s’agit d’une « atteinte grave et manifestement illégale à plusieurs libertés fondamentales (…) disproportionnée par rapport aux objectifs » (propos de Me Patrice Spinosi rapportés par le quotidien 20 minutes), et face à plusieurs rejets de demandes de suspension par les instances administratives supérieures, la Ligue des droits de l’Homme a fait appel pour saisir le Conseil d’Etat de l’affaire. En attendant que la plus haute juridiction administrative rende son jugement ce vendredi, faisons le point sur ces nouvelles afin de réfléchir aux problématiques soulevées et aux arguments avancés.

Faisons le point…

Sur le principe de liberté
« Liberté chérie. » Oui, chérissons notre liberté. Sans doute est-il à ce jour bienvenu de le faire autant que se pourra, car nous semblons perdre du terrain sur elle dernièrement. L’affaire d’interdiction du port de tenue à signification religieuse n’est qu’un exemple parmi d’autres, mais elle suffit à montrer l’ampleur du phénomène.

Par principe, la France est un Etat de droit où les hommes « naissent et demeurent libres ». (article 1er de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789). Les libertés reconnues aux citoyens sont nombreuses et je ne peux prétendre vous en donner une liste exhaustive. Néanmoins, j’en nommerais ici deux qu’il m’apparaît particulièrement pertinent de rappeler au vu des évènements récents.

            La liberté de se vêtir
Cette dernière n’existe en fait pas en tant que telle et découle bien plus de la liberté individuelle générale. Néanmoins, elle est effectivement reconnue et son entrave doit être particulièrement justifiée. Par conséquent, la question que je me pose ici est la suivante : Les arguments avancés pour justifier de l’interdiction du port de burkini sont-ils suffisants ? Sont-ils même tout simplement admissibles ? Car la raison principale évoquée dans les arrêtés suggère que la tenue est de nature à manifester de manière trop ostentatoire les convictions religieuses et donc, logiquement selon les auteurs du texte, également de nature à créer des risques de troubles de l’ordre public.

Laissez-moi tout de même émettre quelques doutes : Effectivement, pas d’incertitude quant à l’appartenance religieuse d’une femme vêtue d’un burkini. Quoiqu’à ce sujet je doive tout de même préciser qu’il existe des personnes sensibles au soleil, obligées d’être couvertes de la tête au pied si elles s’y exposent, ou d’autres, simplement pas à l’aise avec leur corps. Mais, bien entendu, je ne veux pas être de mauvaise foi et je reconnais qu’il s’agit là d’une infime minorité.

Cependant, pour ce qui concerne la deuxième partie de l’argument, je ne pense sincèrement pas que les risques de troubles de l’ordre public découlent de la tenue en elle-même. Non, soyons honnêtes, les risques, nous les créons par nous-mêmes. Nous qui ne ressentons pas le besoin de nous vêtir entièrement pour aller à la plage et qui estimons que tous les autres devraient penser pareil. Nous qui manifestons tellement notre désagrément, soit-ce au travers de nos paroles ou plus violemment au travers de nos actes grossiers, qui instaurons un climat d’intolérance et de haine. Vous l’aurez sûrement compris, je ne pense pas que les arrêtés soient justifiés à cet égard. Selon moi, leurs auteurs ne cherchent qu’à se réfugier derrière de faux prétextes de préservation d’ordre public, aveuglés par leur peur de ce qui n’est pas conforme à la norme vestimentaire du moment. Et très franchement, le contexte d’angoisse ambiante à cause des attaques terroristes récentes n’est pas une raison valide, car comme le rappelle la créatrice du vêtement du burkini, ce dernier a été pensé pour « rendre les femmes plus libres, pas moins » (propos rapportés par The Guardian). Un vêtement pensé pour apporter plus de joie à ces femmes qui n’osaient pas sortir de chez elles avant, indifféremment de leurs raisons ou de leur confession. Mais en aucun cas le burkini n’a-t-il été pensé comme symbole de l’Islam.

            La liberté d’opinion
Car si le débat porte essentiellement sur l’aspect religieux de la question, il s’agit au-delà de cela également d’une liberté d’opinion. Si j’ai envie de me promener en mini-jupe et haut décolleté, personne ne me l’interdira. Peut-être que certaines mauvaises langues me donneront des noms désagréables, mais d’autres me féliciterons sûrement de m’assumer et de me montrer. Nous vivons dans une société libérée après tout ! Par contre, si je suis couverte de la tête au pied mais qu’il fait 35 degrés et un soleil de plomb, c’est que je suis extrême dans mes convictions religieuses. Il faut donc nécessairement que je me déshabille ? Que fais-je si je considère la tenue précédente comme inconvenable ? Si les valeurs en lesquelles j’ai foi m’inculquent de ne pas montrer ma peau lors de mes sorties en public ?

Selon ma conception des choses, le respect et le bon vivre ensemble marchent dans les deux sens. Peut-être que cette femme vêtue d’un burkini sur la plage, ne sera pas à l’aise en voyant cette autre femme se prélassant en bikini ou même topless deux serviettes plus loin. Mais elle reconnaît que dans une société d’un Etat de droit comme la France, le respect et l’acceptation des autres ainsi que de leur opinion sont essentiels pour une vie en collectivité paisible et harmonieuse. Et si son avis et ses habitudes vestimentaires ne sont pas les mêmes que cette personne en bikini, doit-elle être réprimandée ? A cette question, la réponse doit être négative. Elle est en effet libre de penser et de concevoir sa vie de femme autrement. Une idée parfaitement résumée par la Süddeutsche Zeitung qui rappelle que l’« on n’est pas obligé d’être d’accord avec, mais on doit l’accepter. (…) » car « c’est une décision personnelle qu’est celle de montrer sa peau ou non » et  que « chaque femme devrait avoir le droit de se détendre à la plage tel qu’elle l’entend, soit-ce en bikini, en tanga – ou bien même en burkini ».

Sur le principe d’égalité
Très peu d’articles dont j’ai pu faire la lecture ces derniers jours soulèvent le fait que les textes des arrêtés ne visent pas expressément les burkinis. Or, vous l’aurez remarqué dans les courts extraits cités un peu plus haut, ce sont les « tenues manifestant de manière ostentatoire une appartenance religieuse » qui sont en réalité visées. Mais il s’agit là de la simple théorie.

En pratique, je ne suis pas certaine que si demain, une communauté de bonnes sœurs débarquait pour venir profiter comme les autres de l’océan et de l’ambiance estivale de la plage, cela ferait polémique. Soyons honnêtes avec nous-mêmes et cessons d’être hypocrites, tous ces arrêtés visent bel et bien le burkini. Au-delà du vêtement en lui-même, ce sont également les femmes de confession musulmane qui sont visées. Plus globalement encore l’Islam. Partant de ce constat, l’égalité tant prônée et défendue en France se voit selon moi entachée d’une mauvaise foi sans pareil.  Derrière de faux motifs de maintien d’ordre de public et préservation de la sécurité, la République et ses représentants ne font que céder à l’angoisse de la société liée aux attaques terroristes récentes. Par-là, ils ne font qu’attiser la crainte ambiante de ceux qui ne comprennent pas l’Islam et l’animosité croissante envers les musulmans qui n’a absolument pas lieu d’être.

Par ailleurs, nul besoin de vous rappeler qu’en matière de religion, la persécution n’est jamais bien loin de la discrimination.

Sur le principe de fraternité
Des trois grandes valeurs de la République, peut-être est-ce celle qui, dans cette histoire, m’a parue la moins et en même temps la plus honorée.

La moins parce que j’ai cette perte momentanée de foi en l’humanité et ses sentiments de fraternité quand je lis le déconcertant déroulé de la verbalisation d’une femme en burkini sur la plage de Nice et des commentaires insupportables des vacanciers à proximité.

La plus parce que je constate quotidiennement le soutien apporté de toutes parts à la cause des femmes qui souhaitent se vêtir comme elles le désirent dans un pays libre et respectueux des droits de chacun. La plus aussi parce que je sais que je ne suis pas seule à croire envers et contre tout en une société ouverte d’esprit dans l’acceptation de tout un chacun, qu’il soit noir ou blanc, homme, femme ou transsexuel, hétéro-, homo- ou bisexuel, catholique, protestant, juif, bouddhiste ou musulman, nudiste ou porteur de burkini.

Je conclurais en disant que, bien évidemment, il est normal d’avoir peur dans le contexte actuel et de vouloir prévenir les dangers auxquels notre pays fait face. Je dirais même qu’il est plus sage de ne pas s’évertuer à vivre dans l’insouciance et la témérité la plus totale. Mais ce n’est pas la peur de ce que nous connaissons mal ou trop peu qui doit être guide de nos décisions. Le réfléchi Maître Yoda disait que la peur mène à la colère, la colère à la haine et la haine à la destruction. Ne laissons pas la peur avoir ces conséquences destructrices des fondements de cet Etat de droit pour lequel tant de nations se battent encore aujourd’hui.

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5 thoughts on “Parlons… du “burkini”

  1. Très bon article très pédagogue Maïlys, un plaisir de te lire. Je te rejoins particulièrement dans ton § sur la liberté d’opinion. Si je désapprouve, tout comme toi, le moyen utilisé (interdire et donc déshabiller de force en cas de non respect de cette interdiction) tout autant que le mobile profond (une supposée islamophobie qui est cependant bien réelle chez certains), je ne parviens pas cependant à ranger le “burkini” dans la catégorie des autres vêtements plus habituels en Occident, à savoir le bikini, le tanga…et j’en passe. Lorsque j’ai vu personnellement une femme en burkini cet été sur une plage, j’ai eu exactement la même réaction que lorsque j’ai croisé une touriste saoudienne qui, par son voile intégral, m’interdisait même la connivence d’un simple sourire. Je suis loin d’être islamophobe, raciste et autres, ceux qui me connaissent le savent bien. Toutefois, leur image a frappé mon bon sens. Un bon sens qui me posait la simple question: “pourquoi vouloir cacher à ce point ce corps, ces jambes, ce sourire même? Est-ce si indécent que cela? Pourquoi elle, pourquoi pas lui?” Beaucoup me taxent de féministe. Je l’assume volontiers, si être féministe c’est s’interroger sur la signification du phénomène “burkini”. Qu’est ce que ce cet attirail veut dire pour la femme, car au final c’est elle la première concernée au-delà de la communauté musulmane à laquelle elle peut appartenir. C’est pourquoi, et sans pour autant être partisane de l’interdiction du burkini, je le répète et le maintiens car je ne pense pas que la solution soit là et qu’une telle interdiction reste une grave atteinte à la liberté et à toutes celles qui en découlent, j’ai été très touchée par cet article: http://www.marianne.net/agora-tunisie-burkini-insulte-au-combat-mene-chaque-jour-les-femmes-arabes-100245556.html

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    1. Merci pour ton retour très riche et tout à fait pertinent à mon sens.
      Je reviendrai néanmoins surtout sur le terme de “féminisme” que tu emploies et duquel nous ne semblons pas avoir la même compréhension. Selon moi, être féministe c’est croire en la liberté de la femme envers et contre tout, sur un pied d’égalité avec n’importe quelle autre personne. Je comprends ton malaise lorsque tu vois une femme couverte de la tête au pied et que tu ne peux profiter de son sourire ou de sa beauté. Ce n’est pas dans tes moeurs, dans ta culture, bref, dans tes habitudes et ne correspond pas à ton “bon sens”. En tant que femme, tu es LIBRE de penser ainsi, tu es LIBRE de te vêtir d’une manière qui aille de pair avec tes convictions… de la même manière que les femmes qui portent un burkini sont LIBRES d’en faire autant. Et attention à la confusion, un burkini n’est pas une burqa mais bien une vêtement intégral du type combinaison prolongé par un simple voile, rien de plus ni moins que ce qui est habituellement porté en ville par ces femmes.
      Après, je te rejoins sur une réalité que j’ai peut-être eu tort de ne pas mentionner, celle des femmes dans certains pays étrangers qui se battent pour pouvoir vivre sans avoir à se revêtir du voile intégral dès qu’elles sortent de chez elles. Mais tout comme il existe a un champ d’application pour les textes légaux, il existe a un champ d’application pour ce débat. Or ici, il est question de la France, doux pays des libertés qui, au nom même de leur principe, prétend avoir le droit d’interdire le port de certains types de vêtements. Ou est alors la liberté justement ? Je compatis, tout comme toi, avec ces femmes pour lesquelles la cause de liberté est loin d’être gagnée, mais cela ne leur donne pas le droit pour autant de remettre en question celle de ces autres femmes qui l’ont d’ores et déjà acquis et auxquelles, en interdisant de porter un habit spécifique, on en vole un petit bout. En résumé : La liberté marche dans les deux sens, et même si, dans nos conceptions, revenir au burkini est peut-être synonyme d’asservissement, de repli, ou que sais-je d’autre de négatif, la femme qui le porte est justement LIBRE d’en décider ainsi et nous nous devons de le respecter.
      Reste désormais à savoir faire la distinction entre celles qui recourent librement au port du voile et du burkini et celles qui y sont forcées au sein de leur sphère privée sans que nous ne nous en apercevions. Mais je crains qu’à ce sujet, nous entrions dans tout autre “champ d’application” de débat encore.

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      1. Merci pour cette réponse qui correspond à mes propres pensées sur le sujet. Je suis moi-même féministe selon cette définition que tu as du féminisme. Aussi, l’article est très bien écrit 🙂

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